Hypersensibilité sensorielle et maladie chronique: Pourquoi vous supportez difficilement le bruit, la lumière…?

Depuis que vous êtes malade, être dans un environnement bruyant vous épuise, vous ne sortez plus sans lunettes de soleil tant la luminosité même faible vous dérange. Vous pouvez être aussi très sensible aux odeurs; odeurs qui pourtant ne semblent incommoder que vous.

Votre entourage trouve vos réactions exagérées, voir pense que vous jouez la comédie, tant votre gêne semble disproportionnée au regard de la situation.

Si vous vous reconnaissez dans ce tableau, sachez que vous n’êtes pas fou, vos sensations sont bien réelles : vous souffrez surement de ce que l’on appelle une hypersensibilité sensorielle.

Ce phénomène, souvent connu pour être présent dans le cadre de troubles du spectre autistique, touche également de nombreuses personnes atteintes de maladies chroniques sans que la médecine n’en fasse pourtant mention.

Si vous souffrez d’une maladie chronique et avez développé une forme d’hypersensibilité sensorielle, cet article vous aidera à mieux comprendre ce que vous vivez, les causes de cette hypersensibilité et ce que vous pouvez mettre en place pour aller mieux.



Sommaire



L’hypersensibilité sensorielle c’est quoi ?


L’hypersensibilité sensorielle correspond au fait de réagir de manière excessive à des stimuli sensoriels.  Cette hypersensibilité peut toucher plus précisément un ou plusieurs de vos sens.

Cela peut s’exprimer par une réactivité accrue :

  • A des stimuli visuels : lumière, couleur, défilement…
  •  A des stimuli auditifs : sons même à un niveau faible, certaines fréquences, bruit de fond…,
  •  Aux odeurs, aux goûts,
  •  Au toucher : sensations désagréables ou douloureuses amplifiées suite à un toucher léger…,
  •  Du système vestibulaire ou proprioceptif (problèmes de vertiges, sensations de tangage…).

L’hypersensibilité sensorielle peut impacter tous les sens à la fois, comme c’est le cas chez beaucoup de personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Dans ce cas, on parlera plus précisément de troubles de l’intégration sensorielle car cela peut également recouvrir une hyposensibilité.

Brouillard cérébral: le cerveau débordé


N’avez-vous jamais eu l’impression de vous emmêler les pinceaux, d’avoir du mal à comprendre ce que l’on vous disait, d’avoir des difficultés à penser, trouver le bon mot ou mener à bien une tache simple car vous vous sentez dépassé sans comprendre pourquoi ?

Dans le langage courant, on retrouve ces symptômes sous le nom de « brouillard cérébral » (en anglais « brain fog »). Cela recouvre cette impression d’avoir un voile dans la tête qui vous empêche de penser clairement – toutes actions ou pensées requérant un effort important dans cet état.

Que ce soit pour le brouillard cérébral ou pour l’hypersensibilité sensorielle, les mécanismes sous-jacents sont les mêmes et s’expliquent au niveau neurologique.

En effet, l’hypersensibilité sensorielle correspond à un mauvais traitement (et/ou une mauvaise interprétation) par le cerveau d’une information provenant de vos sens, ce qui a pour conséquence de produire une réponse inadaptée au regard du stimulus.

Toutes ces sensations et réactions difficilement explicables à votre entourage,ou à votre médecin ont la même origine, et celle-ci se trouve dans le cerveau : dans votre système nerveux central.

La « sensibilité centrale » : le cas de la fibromyalgie


Ce phénomène d’hypersensibilité sensorielle se retrouve également chez les patients atteints de fibromyalgie par le biais d’une augmentation des sensations douloureuses.

Un chercheur, M.B. YUNUS, a d’ailleurs mis en avant le « syndrome de sensibilité centrale » comme étant l’un des mécanismes majeurs entraînant l’amplification, la généralisation et la persistance de la douleur chez les personnes souffrant de fibromyalgie .

 La sensibilisation centrale se définit comme « une réponse amplifiée du système nerveux central à une donnée périphérique »

M.B. YUNUS

Par la suite, diverses études ont recoupé le lien entre cette sensibilité centrale et hypersensibilité sensorielle, montrant comment le dysfonctionnement du système nerveux peut provoquer une augmentation des symptômes et des sensations désagréables suite à des stimulations sensorielles pourtant non douloureuses (visuelles, auditives et tactiles).

« Cerveau bruyant » lors d’une maladie chronique


Le « syndrome de sensibilité centrale » a été mis au point initialement pour rendre compte des phénomènes douloureux produits par un stimulus non douloureux. Cependant, ce concept peut s’élargir à beaucoup d’autres type de symptômes que ce soit le brouillard cérébral, la fatigue…

MB YUNUS a d’ailleurs montré que le mécanisme de « sensibilité centrale » est présent dans la majorité des pathologies de type « syndrome » telles que le syndrome de fatigue chronique (EM/SFC), le syndrome du côlon irritable, les céphalées de tension, les migraines, le désordre temporo-mandibulaire, le syndrome de douleur myofasciale (SDM), le syndrome des jambes sans repos, les multi-sensibilité chimiques, la cystite interstitielle, le syndrome post traumatique, la dépression…

En fait, ce phénomène rend compte de ce que Norman DOIDGE, auteur de livre de vulgarisation sur la neuroplasticité, nomme le « cerveau bruyant ».

Dans son livre « Guérir grâce à la neuroplasticité », cet auteur a noté la présence d’un « cerveau bruyant » dans de nombreuses pathologies que ce soit des pathologies cérébrales (épilepsie, lésion cérébrale…), infectieuses, dégénératives (Alzheimer, Parkinson, Sclérose en plaques…), ou des troubles de type : du spectre autistique, de l’apprentissage, de l’attention…

« Un cerveau bruyant est un cerveau dont les neurones ont du mal à s’activer en rythme »

N. DOIDGE

Que ce soit pour la « sensibilité centrale » ou le « cerveau bruyant »,  le processus est le même : le cerveau se retrouve incapable de filtrer correctement les différentes informations sensorielles.

En d’autres termes, le cerveau, débordé, n’arrive plus à distinguer les signaux pertinents de ceux qui ne le sont pas. Il ne réussit plus à réguler correctement cette masse d’informations sensorielles provoquant chez la personne la sensation d’être agressée par des stimuli externes/internes même si ceux-ci sont minimes.

Pour bien comprendre ce qu’il se passe à ce moment-là dans le cerveau, il faut au préalable comprendre comment celui-ci gère les différentes informations dont il est bombardé sans cesse.

Comment le cerveau gère les stimulations : la neuromodulation


Notre cerveau passe son temps à réguler les différentes données provenant de nos sens pour nous permettre de percevoir et comprendre notre environnement pour pouvoir agir efficacement au sein de celui-ci, c’est-à-dire produire des comportements adaptés.

En effet, pour pouvoir évoluer dans notre environnement (qui est riche et stimulant), notre cerveau doit être en mesure de distinguer quelles informations issues de nos sens sont pertinentes et lesquelles ne le sont pas au vu de la situation.

Pour mener à bien cette tâche, notre cerveau mobilise un mécanisme spécifique : la neuromodulation.  Le neuromodulation est une sorte d’homéostasie propre au cerveau qui lui permet de maintenir son équilibre au travers des diverses stimulations sensorielles excitant à longueur de journée (et de nuit) nos cellules.  

La neuromodulation  « rétablit l’équilibre entre excitation et inhibition au sein des réseaux neuronaux »

N. DOIDGE

Nos connexions cérébrales doivent être en mesure de s’auto-réguler pour moduler leur activité et ainsi permettre de faire émerger les informations importantes et mettre en sourdine celles qui ne le sont pas.

C’est grâce à ce processus que, par exemple, nous pouvons suivre une conversation avec un ami au sein d’un environnement bruyant : notre cerveau module alors les informations sonores en augmentant le son de la voix de notre interlocuteur et en réduisant le bruit de fond environnant. Sans ce processus, suivre une conversation dans un lieu bruyant vous laisse complètement épuisé tant vous devez faire un effort de concentration important.

Hypersensibilité sensorielle : quand la neuromodulation déraille


De manière très imagée, notre cerveau fonctionne un peu comme une centrale électrique, il est toujours sous tension et ce sont les changements de potentiel d’action entre nos neurones qui sont à l’origine de nos perceptions, nos mouvements, pensées et émotions…. 

Pour mener à bien cette tâche, il faut que les différentes configurations cérébrales puissent s’activer et se désactiver au moment opportun pour que le cerveau puisse interpréter les différentes données et mettre en place les actions adaptées.

Anatomiquement, certains neurones, les interneurones, ont spécifiquement pour rôle de moduler l’activité cérébrale en inhibant (entre autres) l’information inutile permettant ainsi de réduire l’excitabilité des neurones. D’autres cellules cérébrales, les astrocytes, peuvent également moduler l’activité synaptique (endroit où ont lieu les échanges de neurotransmetteurs entre les neurones).

Lorsque pour une raison ou une autre, cette fonction d’inhibition ne fonctionne pas correctement, le cerveau se retrouve dans l’incapacité de moduler les informations sensorielles qui se présentent aux sens avec pour résultat une surcharge d’informations qui bombardent le cerveau incapable de traiter correctement l’ensemble de celles-ci.

Les neurones se retrouvent alors dans un état d’hyperexcitabilité activant des configurations neuronales qui n’auraient pas dû l’être (ex. lien entre son et augmentation de la douleur) et ne réussissant pas à inhiber une information non pertinente (ex. bruit de fond). Le cerveau est dépassé.

 C’est exactement ce qu’il se passe dans votre cerveau quand vous souffrez d’hypersensibilité sensorielle.

Pourquoi le cerveau devient-il « bruyant » dans le cadre d’une maladie chronique ?


Les mécanismes précis menant à cette désynchronisation de la modulation sensorielle ne sont pas encore complètement élucidés tant les recherches en neurosciences dans ce domaine sont encore récentes (on vient tout juste de pointer l’importance des cellules gliales dans le cerveau, celles-ci jouant sans doute un rôle important dans la neuromodulation).

Cependant, de plus en plus de chercheurs pointent la prévalence de la suractivation du système nerveux sympathique dans les maladies chroniques et son rôle dans la désynchronisation de la neuromodulation.

En effet, il a été montré que l’activation des systèmes de défenses de l’organisme désynchronise le système nerveux autonome rendant ainsi l’émergence du système nerveux sympathique plus facile (système de défense actif lors d’une menace). De même, d’autres études ont pu attester que l’activation répétée du système nerveux sympathique, et donc de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, augmente le rapport signal/bruit dans le cerveau faisant ainsi le lit de l’hypersensibilité sensorielle.

Enfin, plusieurs neuroscientifiques (avec des protocoles diversifiés) ont réussi à réduire de manière significative certains troubles sensoriels de personnes atteintes de troubles du spectre autistique en modulant l’activité du système nerveux autonome et en désactivant la suractivation du système nerveux sympathique.

De plus en plus d’études pointe le rôle de l’activation inappropriée du système nerveux sympathique dans l’hyperexcitabilité des réseaux neuraux et donc une implication dans le phénomène d’hypersensibilité sensorielle.

Les conseils et informations donnés dans les paragraphes suivants s’appliquent aux personnes dont l’hypersensibilité est consécutive à une maladie chronique. En effet, si l’hypersensibilité sensorielle est constante c’est-à-dire que toutes stimulations sensorielles entraînent automatiquement des réactions disproportionnées, on parle alors de troubles de l’intégration sensorielle et la façon de l’appréhender est différente. Dans cet article, j’aborde seulement le cas où le cerveau est impacté par ce phénomène de façon intermittente.

Hypersensibilité sensorielle – ce qu’il ne faut pas faire 


Souvent le premier réflexe lorsque l’on souffre d’hypersensibilité est de contrôler son environnement en essayant de réduire au maximum toutes stimulations sensorielles gênantes pour soi. Certes, utiliser cette stratégie à court terme peut être la solution pour ne pas rajouter une surcharge de stress à votre cerveau déjà dépassé.  Cependant, en vous isolant ainsi sans cesse des diverses stimulations gênantes pour vous, vous risquez de créer l’effet inverse et même à terme d’augmenter encore plus votre hypersensibilité.

En effet, s’isoler de tous stimuli n’est pas la solution car selon le phénomène de non-usage acquis (« use it or lose it ») , les connexions cérébrales qui ne sont pas mobilisées dans votre cerveau ont tendance à s’effacer au profit de nouvelles plus souvent utilisées (plus d’infos sur ce phénomène: voir partie 1 de l’article: « Guérir un problème de santé chronique grâce à la neuroplasticité »). Selon ce principe, moins vous serez exposé aux stimuli, plus votre cerveau aura une réaction importante lors d’une future exposition et plus le traitement de cette information sera coûteux pour votre cerveau (puisque le traitement perdra son automatisme).

Comment réduire votre hypersensibilité sensorielle ?


En fait, pour vous permettre de réduire petit à petit votre hypersensibilité, vous ne devez pas éviter les stimulations mais plutôt apprendre à votre cerveau à les traiter de nouveau de façon appropriée pour qu’il soit de nouveau en capacité de processer celles-ci.

L’objectif est de trouver comment calmer et apaiser ce « cerveau bruyant » qui s’active quelquefois de manière anarchique, c’est-à-dire de permettre à votre cerveau de retrouver l’équilibre entre excitation et inhibition pour réduire l’hyperexcitabilité neuronale.

L’activation répétée, voir quelquefois quasi constante, des systèmes de défense de l’organisme dans la majorité des maladies chroniques étant un des facteurs importants contribuant à l’hyperexcitabilité cérébrale, une des pistes pour optimiser la modulation sensorielle est donc de permettre au système nerveux de réduire son activation et de réengager la branche du système nerveux parasympathique permettant d’éteindre cette hyperexcitabilité et de ralentir le système de façon appropriée.

Avoir un impact sur son activité cérébrale peut vous paraître impossible. Cependant, grâce aux découvertes récentes liées à la neuroplasticité du cerveau, il est prouvé qu’il est possible par différentes méthodes d’impacter son activité cérébrale (pour plus d’infos voir l’article « Un nouvel espoir pour soigner les maladies chroniques grâce à la neuroplasticité »).

Différents protocoles thérapeutiques partant de ce principe ont d’ailleurs été mis en place. Pour plus d’infos: lire les différentes parties de l’article « Guérir un problème de santé chronique grâce à la neuroplasticité » ( 2ème partie: accessible ici – 3ème partie: accessible ici – 4eme partie: accessible ici ).

Sans aller jusqu’à suivre un de ces protocoles (certains étant tellement novateurs que très peu de thérapeutes les utilisent ou qu’ils sont encore en phase de test pour être approuvés par la FDA), vous pouvez mettre en place différents changements dans votre mode de vie et votre façon d’appréhender vos problèmes de santé qui auront un impact sur la régulation de votre système nerveux.

Pour mieux comprendre comment la régulation de votre système nerveux a un impact sur votre état de santé (et donc sur l’hypersensibilité sensorielle) et ce que vous pouvez mettre en place pour contrer ce phénomène, je vous renvoie sur le Podcast « Soigne-toi » – « De l’importance du repos » qui traite de ce sujet par le prisme du sommeil mais dont les conseils peuvent s’appliquer en grande partie pour l’hypersensibilité sensorielle.


Références 


Agid Yves, Magistretti Pierre (2018). « L’homme glial – Une révolution dans les sciences du cerveau ». Ed. Odile Jacob

Doidge Norman (2010). « Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau ». Pocket

Doidge Norman (2017). « Guérir grâce à la neuroplasticité ». Pocket

M.E. Hasselmo et al. , « Noradregenic Suppression of Synaptic Transmission May Influence Cortical Signal-to-Noise Ratio »,(1997) Journal of Neurophysiology 77, n°6, 3326-3339.

López‐Solà M, Pujol J, Wager D, Garcia‐Fontanals A, Blanco‐Hinojo L, Garcia‐Blanco S, Poca‐Dias V, Harrison B, Contreras‐Rodríguez O, Monfort J, Garcia‐Fructuoso F, Deus J. « Altered Functional Magnetic Resonance Imaging Responses to Nonpainful Sensory Stimulation in Fibromyalgia Patients ». Seminars in Arthritis and Rheumatism, Volume 66, Issue 11, November 2014, Pages 3200-3209

Martínez-Martínez LA, Mora T, Vargas A, Fuentes-Iniestra M, Martínez-Lavín M. « Sympathetic nervous system dysfunction un fibromyalgia, chronic fatigue syndrome, irritable bowel syndrome, and interstitial cystitis: a review of case control studies » Journal of Clinical Rheumatology. 20(3):146–150, 2014

Meeus M, Goubert D, De Backer F, Struyf F, Hermans L, Coppieters I, De Wandele I, Da Silva H, Calders P. « Heart rate variability in patients with fibromyalgia and patients with chronic fatigue syndrome: A systematic review ». Seminars in Arthritis and Rheumatism, Volume 43, Issue 2, October 2013, Pages 279-287

Muhammad B, Yunus MB. « Fibromyalgia and Overlapping Disorders: The unifying Concept of Central Sensitivity Syndromes ». Seminars in Arthritis and Rheumatism, , Volume 36, Issue 6, June 2007, Pages 339-356

Naviaux, R.K. (May 2019). “ Metabolic features  and regulation of the healing cycle —A new model for chronic disease pathogenesis and treatment.” Mitochondrion, (46), 270-297

Yunus MB. « Central sensitivity syndromes: A unified concept for fibromyalgia and other similar maladies ». Journal of Indian Rheumatology Association. 2000;8:27–33.


2 réflexions sur “Hypersensibilité sensorielle et maladie chronique: Pourquoi vous supportez difficilement le bruit, la lumière…?

  1. Très bon article. A noter aussi des recherches récentes qui pointent certaines infections chroniques ou même des traitements (interférons par ex.) perturbant le système immunitaire impliqués dans le syndrome de fatigue chronique ou la fibromyalgie.

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